Au profit de tous nos fils ou le secret d’Atounophis

Auteur: Nina Perimos

Au profit de tous nos fils

Ou le secret d’Atounophis

A mon époux, en ce jour anniversaire.

J’ai un peu plus de dix ans, c’est l’une des premières fois que je visite le Louvre seule. Je me perds dans les couloirs interminables de ce palais qui n’est vraiment pas fait pour être un musée, « emportée par la foule » comme chante Piaf, et je me retrouve là où je ne voulais surtout pas être : aux antiquités égyptiennes !

Bien élevée, j’étudie avec attention chaque objet exposé comme on m’a appris à le faire. Voici le pschent, qui est la double couronne du pharaon, réunissant la Basse et la Haute Egypte. Voilà le sceptre, et là, la barque de Ré, qui symbolise les jours qui passent.

Il fait presque sombre dans cette galerie nouvellement sortie de terre. L’air est plus frais qu’à l’étage, et il n’y a presque personne – mais ça, je sais pourquoi.

J’observe consciencieusement chaque bibelot qui fut entier et doré il y a quatre mille ans, tente en vain de déchiffrer les hiéroglyphes sculptés sur les stèles funéraires, recopie soigneusement le motif de l’œil sur mon calepin. Mais au fond de moi, je trouve tout cela insipide : ppfff, c’est nul les trucs anciens ! C’est clair, quand je serai grande, je ne serai pas historienne ! Même si le prof d’Histoire est carrément trop craquant, cette année…

La fin du supplice approche, la dernière salle est en vue : dès que je sors, je mange une glace, je le mérite ! J’ai si mal aux pieds, à rester debout si longtemps ! Ouf, bientôt la sortie !

En cherchant l’issue, plongée dans l’obscurité, je tombe sur un magnifique bloc de deux personnages. Il ne faut pas rêver, c’est un énième pharaon, mais il est accompagné de son épouse. Cela pique ma curiosité, je m’approche.

La femme est en retrait par rapport à son mari, ce qui fait me poser la première question intelligente depuis le début de la visite : chez les Egyptiens, les femmes étaient-elles égales aux hommes ?

Je me souviens de Liz Taylor en Cléopâtre, j’en déduis que les femmes avaient du moins accès au pouvoir suprême ; mais dans quelles conditions, et à partir de quand ? S’en suit la première remarque intelligente : zut, j’aurais dû lire les légendes explicatives ; en fait, ça sert.

J’ai alors le déclic : lire le panneau explicatif de cette double statue. Les deux noms sont très longs, si longs que, dans la quasi obscurité, je n’essaie même pas de noter un nom ou une date sur mon calepin. Poursuivant la lecture appliquée de l’explication, il se révèle que je partage de tout cœur la tristesse des archéologues qui n’ont pas pu déterminer avec précision à quelle époque cette statue a été faite. C’est certainement très ancien – en même temps, dans mon esprit d’adolescente, toutes les dates qui commencent par un moins remonte à très longtemps…

Intriguée par ce bloc de granit, ce pharaon et sa femme à taille humaine, si proche, si accessible, j’entreprends de faire le tour de la sculpture. Après tout, la prof d’arts plastiques dit toujours qu’il faut profiter d’être au musée pour observer les œuvres en trois dimensions sous tous les angles, en passant derrière, en imaginant la vue de dessus… Donc, c’est parti pour un tour complet. Je range mon calepin, et à mi-chemin de mon tour, au moment de regarder les dos des statues, je remarque un détail dont il n’a été fait mention nulle part, même dans l’explication que je viens de lire – mais bon, je n’ai pas tout lu jusqu’au bout…

La femme, en retrait, a sa main posée contre le dos de son mari, pour l’éternité.

Un éclair déchire l’obscurité de mon esprit. Mais alors, ça veut dire qu’elle l’aide, qu’elle le soutient ?! Si c’est évident pour la personne qui a rédigé les explications de l’expo, ça ne va pas de soi pour moi !!

Cette image fut bouleversante pour l’adolescente boutonneuse que j’étais alors, plantée devant ces dos stylisés, bouche bée, seule dans le noir. Immédiatement, je sais que je ne ressortirai pas du Louvre comme j’y suis entrée : j’emporte avec moi un secret, une leçon de vie, quelque chose qui éclairera toute ma vie.

Et puis, dès que je suis dehors, je m’achète la glace que je n’ai pas oubliée.

*

J’ai vingt ans, et je visite avec mon amoureux une exposition sur les sarcophages les plus anciens de l’Egypte antique, de la période prédynastique à la première période intermédiaire, Ancien Empire compris, donc.

Cette exposition est passionnante ! Depuis le temps que je visite des musées, rien ne me fascine autant que cette période dorée de l’Histoire, ces temps immémoriaux, bien avant qu’Hérodote n’écrive ses Enquêtes. Cet art de vivre et de mourir, le soin apporté aux morts, ces vies qu’on ne peut plus imaginer, et qui ont si peu à voir avec notre existence actuelle !

A peine sommes-nous arrivés que je tombe sur ce sarcophage dont le prof a montré tant de diapositives en amphi : c’est la pièce maîtresse de l’expo, à ne pas rater ! Il y aurait tant à dire ! Mais je ne suis pas seule : mon accompagnateur trépigne d’impatience, il veut avancer plus vite vers la suite de l’expo, où il y aura moins de monde. J’abandonne tristement mais prestement le sarcophage colossal et lumineux qui trône encore des millénaires après, au milieu de l’immense salle.

Nous entrons dans les salles plus petites et plus sombres, où de nombreux objets de la vie quotidienne des anciens égyptiens sont répertoriés et commentés par des archéologues qui ont expertisé chaque pièce. La clé de ce puzzle géant est perdue à jamais, mais quel exceptionnel progrès a eu lieu en matière de recherches archéologiques, depuis les premières fouilles du XIXème siècle et maintenant ! Vraiment c’est admirable.

L’amoureux m’entraîne à l’écart : il veut un baiser en guise de récompense, car toutes ces momies lui font froid dans le dos. Et encore un autre, car c’est bientôt la saint-Valentin.

J’aimerais lui dire que je voudrais du temps, avant de s’emballer ; mais j’ai peur de le vexer et le perdre. Je retourne à mes seuls amis : les antiquités égyptiennes les plus anciennes, vagues vestiges du passé. Je peux passer des heures à les contempler, sans me lasser. Et en retour, je le sens, elles me parlent.

Je me plonge dans le programme qui détaille et commente chaque pièce présentée : j’ai le sentiment diffus d’être passée à côté de quelque chose d’important. Rebroussons chemin, il y a quelque chose à voir, qui nous a échappé.

-Encore des sarcophages ?!

-Non, regarde : c’est une statue.

Je suis comme hypnotisée. Au fond de moi, cette statue fait vibrer quelque chose ; comme si cette statue, je l’avais toujours portée en moi ; comme si, dans une vie antérieure, j’avais incarné la statue.

-Oui, enfin, c’est un énième pharaon…

-C’est très beau, non ? Je l’aime beaucoup, je…

Cette statue me touche, j’ai l’impression qu’elle correspond à quelque chose en moi ; mais les mots me manquent pour décrire ce que je ressens plus précisément. Et puis, tout à coup, dans une fulgurance, je sais : c’est elle ! Tout me revient : le Louvre un dimanche matin, la foule, la dernière salle, l’obscurité et majestueuse, cette statue. Pourquoi avoir gardé cela si longtemps pour moi, pourquoi avoir enfoui, caché ce qui devrait au contraire être connu du plus grand nombre ?

Je suis complètement surexcitée : prenant par la main l’amoureux, je lui fais faire le tour de la statue. Mais celui-ci profite de l’obscurité nécessaire à la conservation des reliques pour glisser des remarques grivoises, qui sont autant d’appels à retourner au plus vite dans sa chambre d’universitaire. Il a beau joindre le geste à la parole, rien ne perturbe ma concentration. Exaltée par ma découverte, j’essaie d’initier l’amoureux au mystère de ce couple.

-Regarde ! Leurs dos !

-Quoi ? Tu veux qu’on essaie par derrière, c’est ça ? Coquine, va !

-Mais, je ne te parle pas de ça !

-Ben qu’est-ce qu’tu veux qu’je dise ?

Je me tais, interdite. Ce qui m’a éblouie, il ne le voit même pas. A-t-il seulement remarqué que la femme était légèrement en retrait, quand on regarde la statue de face ? Non, il n’a rien compris, il ne voit rien comme moi. J’avais choisi ce garçon parce qu’il semblait s’intéresser à ma passion ; ensuite, j’avais espéré qu’il aurait assez d’ouverture d’esprit pour le faire. Mais non, nous n’avons vraiment rien à nous dire. Nous ne sommes même pas amis, alors pourquoi être amants ?

D’une traite, nous traversons au pas de course la fin de l’expo sans échanger un mot. Dehors m’attend ma première scène de ménage, en public du surcroît.

-Purée, qu’est-ce que j’ai dit que t’as pas aimé ?!

-Ecoute… En fait, je constate que je me suis trompée sur toi.

-Quoi, tu veux plus qu’on…

-Je viens de réaliser qu’on n’est même pas amis, toi et moi. Comment peut-on espérer vivre heureux ensemble si on n’a même pas les mêmes goûts, les mêmes attentes de la vie ?

-Ouuuuuula, tu sais, on n’est pas marié, on a encore le temps…

Je me tais, honteuse de m’être abandonnée à un homme qui ne comptait que passer du bon temps avec moi. Nous, les femmes, à quoi sert notre émancipation ? Servir de prostituées gratuites ? A moi, en tout cas, ça n’arrivera plus. C’est inutile et humiliant. Mieux vaut être seule que mal accompagnée !

Après ce silence, je réponds pour clore notre discussion et notre relation :

Tu vois, aujourd’hui, je voulais que nous parlions de la place respective des partenaires dans un couple mari/femme : je voulais connaître ton opinion sur le sujet, parce qu’il était important pour moi de connaître ton avis sur cette question cruciale, qui nous concerne tous les deux. Ton avis m’importait, car je voulais connaître tes valeurs, sincèrement. Or jusque-là, tu m’as menti ; et tant que tu voudras simplement passer du bon temps avec moi, c’est ce que tu feras : me mentir.

Tu ne t’investiras pas, parce qu’en fait, tu n’as aucune intention de t’engager à vivre auprès de moi. Quand je t’ai rencontré, tu as joué la comédie, tu as simulé de l’intérêt pour moi, tu as mimé un intérêt particulier pour ma passion ; alors qu’au fond, tu veux juste profiter de moi. Tu n’as aucune intention de construire quelque chose de durable avec moi. Ce n’est pas ma façon à moi de vivre, pas en manipulant les autres, pour profiter d’eux.

J’ai fait preuve d’une maturité incroyable ce jour-là, grâce à la statue égyptienne qui m’a permis de voir clair en moi. Inconsciemment, pendant des années, elle m’avait modelé, elle avait façonné ma manière de concevoir le couple, sans que je m’en rende compte. Cette statue fut plus efficace qu’un roman de formation ou qu’une leçon de morale, car sa découverte fut exclusivement intime, immédiate et concrète, réalisée sous mes yeux. Ce que je n’ai pas pris la peine d’expliquer à l’amoureux, à l’époque !

**

Peut-être aurais-je dû lui dire : cette statue en granit qui remonte aux débuts de l’Egypte ancienne est composée du pharaon et son épouse, mais ils ne sont pas alignés. L’homme est en avant, c’est lui qui prend les décisions et c’est à lui qu’incombe les responsabilités. La femme est légèrement en retrait ; mais quand on entre dans les détails, on voit qu’elle a sa main posée au milieu du dos de son mari. Cela peut vouloir dire qu’en étudiant leur relation, en la regardant comme un tout, on s’aperçoit que, derrière son apparence de passivité, la femme joue en réalité un rôle déterminant, peut-être consultatif, sous couvert de sa soumission à son mari. En fait, c’est elle qui donne la motivation et la direction à son mari, en pressant sa main contre le dos de son mari : c’est elle qui dirige in fine son époux, sans être en ligne de mire officiellement.

C’est une stratège subtile, qui cache peut-être son pouvoir pour qu’il ne soit pas remis en cause : car, en réalité, c’est elle qui a la main. Cette statue, c’est une leçon de stratégie politique, certainement plus qu’une ode à l’amour.

Mais pour le comprendre, il faut faire le tour de la statue, c’est-à-dire prendre la peine de « faire le tour de la question », et poser un regard synthétique sur l’ensemble du bloc. Cette statue, qui apprend à ne juger qu’en parfaite connaissance de cause, avec les tenants et les aboutissants en vue, éduque le regard, et enseigne qu’il ne faut pas se fier aux apparences.

Cette statue, qui n’est pas du tout connue du public, m’a permis de devenir qui je suis aujourd’hui. Tu as d’ailleurs dû reconnaître certains traits de ma personnalité dans la description que je fais de la femme du pharaon !

Tu le sais, je ne suis pas devenue historienne, ni conseillère politique…

J’ai fait d’autres choses ; et puis, j’ai eu la chance immense de te rencontrer. Quand tu m’as demandé en mariage, j’ai accepté sans hésiter. J’avais deviné que c’était toi et pas un autre : il n’était même pas nécessaire de te parler de la statue égyptienne. Tu m’as témoigné d’emblée tellement de respect que le doute n’était pas possible. Et puis, avec les expériences de la vie, nous étions assez mûrs pour nous cerner l’un comme l’autre, et trouver comment nous être utiles mutuellement.

En ce jour, je tiens à te faire ce récit à l’occasion de notre anniversaire de mariage. Je te devais ce récit, et je voudrais te rendre hommage. L’amour est une perle si rare !

Il est temps que je te le dise : tu es mon pharaon, l’homme avisé et subtile qui tient compte de l’opinion de sa discrète épouse, sans se sentir asservi, ni se laisser manipuler. Tu es assez mûr pour reconnaître que ce partenariat est à avantages réciproques.

Tu ne me vois pas comme une source de plaisir chère à entretenir, tu dépasses les préjugés machistes, et tu sollicites l’éclairage de mes jugements, non pas par faiblesse, mais parce que tu sais les exploiter au profit de tous. Tu es adulte, suffisamment stable et posé pour tolérer des avis divergents, et en tenir compte, sans en faire un drame, même s’il te faut renoncer, reconnaître une erreur, ou simplement trouver un nouveau positionnement.

Tu as compris que me mettre en avant ne servait qu’à me faire prendre mes moyens, et à dissoudre ma perspicacité : tu me protèges, sans me négliger ni me mépriser. Tu tiens compte de mon caractère introverti, tu m’épargnes la tension d’être en première ligne. Merci de me laisser en quelque sorte dans l’ombre, sous ton aile : je sais bien que ce n’est pas parce que tu as honte de ta femme !

Tu es le seul à l’avoir compris : merci de recréer, chaque fois que besoin, cette configuration idéale dans laquelle, à tes côtés, un peu en retrait, je peux prendre mes informations, mûrir mes réflexions et te conseiller le plus efficacement. C’est dans ce cas de figure que je donne le meilleur de moi-même, c’est ce que je sais faire de mieux : tu l’as deviné très vite, et tu sais en faire bon usage. C’est pour cela que je t’ai choisi.

Merci toutes les fois que tu fais appel à moi, car tu réaffirmes la confiance que tu places en moi. N’est-ce pas la plus belle déclaration d’amour ?

J’aime te faire part de mes observations dans le creux de ton oreille ; j’aime prendre soin de toi et te faciliter la vie quotidienne par des petites choses que toi seul remarques. J’aime saisir ta main, et sentir qu’elle est déjà toute prête à m’accueillir : je me sens attendue, et me voilà conquise !

J’aime chaque fois que tu mènes la danse, chaque fois que tu me présentes ton bras, chacun de tes clins d’œil complices, le sourire que tu n’adresses qu’à moi, et dont l’exclusivité m’honore. Je sais que ce n’est pas de la galanterie intéressée, qui serait pervertie de son essence originelle.

Je sais que je peux te faire confiance : j’ai trouvé auprès de toi sagesse et sérénité. Je me sens comme une fleur qui s’épanouit grâce au soin du jardinier, ce dernier profitant en retour de l’oxygène qu’elle procure. Notre relation symbiotique, ni distante ni fusionnelle, est ce qui m’est arrivé de mieux : je voudrais t’en remercier par ce texte. Oui, on ne prend pas assez souvent le temps de se le dire : Merci !

Je ne souhaite qu’une chose, aujourd’hui : que toutes les personnes qui liront ce texte après – qui sait, peut-être même dans quatre mille ans ?- sachent que tu gagnes à être connu. Oui, il est bon de t’avoir rencontré, et de vivre chaque jour à tes côtés !

À propos de Aktukritik

Professeur de français et Histoire-Géographie en CFA et critique de livres contemporains et classiques

Pas encore de commentaire... Lancez-vous!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

%d bloggers like this: